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Qui sort vivant de la guerre?

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Qui sort vivant de la guerre?

 

Qui sort vivant de la guerre?

 

Téhéran, Jour 17. 11h20. 15 Mars 2026

Dr Arvine Rajabi,

Doctorant en Études Françaises

 

La guerre a commencé il y a plus de deux semaines, brusquement, avec des bombardements sur une école primaire exécutant cent-soixante-huit écolières et écoliers, une trentaine de bunker buster de la série GBU-72 chacune pesant plus de treize tonnes pour assassiner le Guide dans sa résidence, et le naufrage par torpillage de la frégate Dena faisant quatre-vingt-dix morts et soixante et un disparus la veille. Choc total. Rien à dire. Je venais de découvrir d’un coup la guerre entière. Il faut entendre une suite d’explosions, voir la fumée qui s’y propage et sentir l’odeur du soufre qui en dégage pour bien la comprendre, la voir en face et de profil, la guerre. Eux, les morts, savaient peut-être pourquoi ils se faisaient tirer dessus, les Américains et Israéliens aussi peut-être qu’ils savaient, mais moi, je ne savais vraiment pas. Tant que je sache, et aussi loin que je cherchais dans ma mémoire, je ne leur avais rien fait aux Américains. J’avais grandi en Europe et j’avais rencontré pas mal d’étrangers dans ma vie et j’avais toujours été aimable et bien poli avec eux. Je ne les connaissais pas trop les Américains, mais j’avais un camarade américain à l’école qui me semblait inoffensif. En plus, j’avais parlé leur langue depuis mon adolescence. Je ne voyais pas pourquoi ils auraient voulu me fumer. Cette guerre, je ne la comprenais pas et ça ne pouvait pas continuer. Je n’arrivais pas vraiment à dormir, et lorsque je m’endormais, je me réveillais soudain par le bruit de bombardements. Je regardais les infos. Des menaces. Des présidents prétendaient que l’Iran était une menace pour leur pays. Ils s’étaient décidés à décapiter « la tête du serpent », qu’ils disaient. Avec des êtres pareils, cette imbécillité infernale pouvait continuer indéfiniment. Pourquoi s’arrêteraient-ils puisqu’ils disaient que le monde serait en paix sans les iraniens ? Jamais je ne m’étais senti aussi démuni face aux arguments qu’avançaient les politiciens européens et américains, aussi inutile parmi toutes ces bombes qui tombaient du ciel, aussi engourdi face à la mort.

 

Le dix-septième jour de la guerre continuait avec des bombardements sur Téhéran. C’était une torture d’être tracassé jour et nuit par le bruit des explosions. J’avais déjà anticipé la fortification de la cuisine. C’était là que je dormais, je mangeais, je lisais, je pensais. C’était la seule pièce sans fenêtre chez moi que j’avais entourée du matelas de mon lit, d’assises et de dossiers de canapé, de quelques gallons d’eau et de ma valise. J’avais pris l’habitude d’aller de temps en temps dans ma chambre jeter un coup d’œil par la fenêtre pour repérer les nuages de fumée qui se dissipaient dans le ciel de ce centre-ville et je croyais avoir maîtrisé la situation dans mon quartier. Je me souviens d’avoir quitté la chambre et d’être entré tout juste dans la cuisine pour m’allonger un peu et de continuer la lecture d’un livre sur l’art contemporain dont je devais terminer le premier chapitre et faire une synthèse pour mon prof. Sur l’écran de mon ordinateur je lisais : « Mais l’assimilation de cette nouvelle catégorie artistique à une entité géographique — les États-Unis — n’est qu’une erreur de perspective, … » Et puis ce fut tout. Après ça, rien que du bruit, des tremblements et de la poussière. Mais alors de ces bruits qu’on ne croirait jamais qu’il en existe. J’ai eu tellement plein les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, trois fois de suite, du bruit, que je croyais que c’était fini ; que j’étais devenu du feu et du bruit moi-même. Et puis non, le feu est parti, le bruit est resté longtemps dans ma tête, et puis les bras et les jambes qui tremblaient comme si quelqu’un les secouait. Je croyais qu’ils m’avaient quitté et puis ils me sont restés quand même mes membres. La fumée m’a piqué les yeux pendant longtemps et l’odeur de la poudre explosive est restée pour toujours dans l’air.

 

J’avais les jambes un peu drôles mais j’ai quitté quand même mon appartement sans insister, comme si j’avais besoin d’un prétexte pour descendre dans la rue. À présent, la masse m’emportait vers le meurtre, vers le feu, vers la profondeur de la fumée et des cadavres. Ça y est, c’était arrivé. On ne pense à rien quand on est pris dans le courant. Jusqu’ici, au moins de chez moi, j’en était sortie vivant, pas de la guerre. J’ai eu le temps encore de jeter deux ou trois regards sur les corps qui ont été retirés des amas de ruines et j’ai eu une immense envie de vomir. C’était abominable. Je me disais que ces gens avaient bien le droit d’avoir une opinion sur leur propre mort. On avait décidé que pour eux, mourir, c’était peu de chose. Je pensais que pour moi qui avait tant d’imagination, mourir c’était trop. Mon désir à cet instant là était de ne pas mourir et de ne pas brûler. C’était peu, je sais. Mais même ces choses-là ne peuvent pas se déclarer pendant la guerre. J’avais compris à quel point la vie avait perdu de son poids, et qu’il était inutile de faire le malin quand on est au point de la perdre. Jamais je n’avais compris tant de choses à la fois. Il ne faudra pas oublier ce moment de lucidité, faudra raconter tout sans changer un mot, de ce que j’ai vu de plus brutal chez les hommes ce jour-là. Ma conclusion c’était que les Américains et Israéliens pouvaient arriver ici, massacrer et incendier tout, les maisons, les monuments, les palais, les enfants et leurs amis, les écoles, les hôpitaux, la tour Azadi, lancer les bombes sur la ville, y opérer l’« epic fury », la colère de Dieu et le feu de l’enfer, et que moi, je n’y pouvais rien. Il s’agissait de vivre une heure de plus pour nous tous, et dans un monde où tout s’est rétréci au meurtre, c’était déjà un phénomène. C’était dur de donner un sens à un demain dans ce monde-là. 

 

Je suis retourné chez moi et ils sont venus m’annoncer qu’il fallait quitter le bâtiment, que ça pouvait s’écrouler. J’étais si fatigué et si malheureux que j’en avais perdu un peu de ma peur. Et puis il s’est passé des choses et encore des choses, qu’il n’est pas facile de raconter à présent, parce que personne aujourd’hui ne les comprendraient. « C’est que je ne connaissais pas encore les hommes. Je ne croirai plus jamais à ce qu’ils disent, à ce qu’ils pensent. C’est des hommes et d’eux seulement qu’il faut avoir peur, toujours. »

 * [Photo ci-jointe]: C’est ici même, dans notre quartier, juste à côté de la maison-musée Malek-sheshara Bahar, que cette journée s’est déroulée

 

* Une atteinte à l'intertextualité et l'interprétation de "Voyage au bout de la nuit"

 

 

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