Alors que les médias sont tenus à distance des combats, l'armée a diffusé, ce week-end, des images, soigneusement, sélectionnées, des opérations menées, dans les massifs montagneux du Nord du Mali. Un contrôle nécessaire, estiment les spécialistes.
Depuis le début de l'offensive, au Mali, le 11 janvier, l'armée française confirme son surnom de «grande muette», en verrouillant l'information sur ses opérations. La plupart des journalistes présents sur place sont tenus à l'écart des combats et doivent se contenter de relayer la parole des officiers chargés de la communication. Dans les JT, seules, les images fournies par la Dicod - la Délégation à l'information et à la communication de la Défense - sont diffusées. Une situation, qui inquiète l'ONG "Reporters sans frontières", qui dénonce une «atteinte sérieuse à la liberté des médias».
Après plus d'un mois de guerre, l'armée a semblé desserrer l'étau, en diffusant, ce week-end, deux vidéos, reprises en boucle par les chaînes d'information en continu. La première, d'une durée de deux minutes, montre une violente «prise à parti» des soldats du groupement tactique interarmé (GTIA) 3, dans la région montagneuse de l'Adrar des Iforas, dans l'extrême Nord-Est du pays.
La seconde, longue de 13 minutes, est une compilation d'images tournées entre le 9 février et le 1er mars, illustrant la percée vers le Nord, opérée par les soldats français.
Des vidéos sans commentaire, interview, ni élément de localisation. «Il n'y a aucune information sur le contexte: où sont les soldats, quel système d'information est utilisé pour localiser les positions ennemies, comment l'infiltration des zones de repli des djihadistes est menée…», note Philippe Hugon, directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), qui évoque une «information imparfaite». Mais pour le chercheur, ces images restent instructives: «Elles nous permettent de nous représenter la réalité du terrain: des zones montagneuses, des grottes, des combats rapprochés à moins de cinquante mètres. On réalise les difficultés de l'armée à intervenir dans cette zone - des Iforas, ndlr - qui est devenue un sanctuaire pour les djihadistes», explique-t-il. Une situation qui, selon lui, n'est pas sans rappeler les combats dans les massifs afghans.
«Une guerre peut être perdue, sur le front de la communication»
L'armée peut-elle en montrer plus? «Pas pour le moment, assure Philippe Hugon. L'opération est entrée dans une phase critique. Et la protection des otages impose un niveau d'information minimal.» Président de l'Institut des images et responsable du site Decryptimages.net, Laurent Gervereau approuve: «La plus grande prudence est nécessaire. L'armée est dans son rôle car elle a compris que, parfois, les bombes médiatiques sont plus puissantes que les bombes matérielles et qu'une guerre peut être perdue sur le front de la communication». Notamment, depuis que les réseaux sociaux, investis par les djihadistes, ont décuplé la puissance d'impact d'une information. Le fait que l'armée ait choisi «d'occuper le terrain» en postant ses vidéos sur Facebook et Youtube n'est à ce titre pas anodin.
Pour l'auteur de Montrer la guerre, «la propagande est inhérente à la guerre» et «la vision objective d'un conflit n'existe pas». En clair: une image servira toujours un camp ou l'autre. «Les médias français doivent s'en rendre compte», assure Laurent Gervereau. Mais pour le colonel Michel Goya, directeur d'études à l'institut de recherche stratégique de l'École militaire et blogueur, un contrôle trop poussé de l'information est «contre-productif». «L'armée laisse ainsi passer une occasion de se mettre en avant, alors qu'elle est en train de faire quelque chose d'impressionnant, seule, sans nos alliés américains», explique-t-il à l'AFP. Pour lui, la «manœuvre de la communication» de l'armée française, au Mali, est loin d'être à la hauteur de la «manœuvre opérationnelle».